Hola todos !
Tout
au long de la magnifique Carretera Austral, nous avons régulièrement pu
observer des panneaux du gouvernement justifier le sens de cet ouvrage
titanesque: "Les travaux qui unissent les Chiliens".
Cependant cette phrase ne suffit pas à nous convaincre...
Pourquoi
le gouvernement chilien s'entêterait-il à dépenser des millions de
dollars uniquement pour rapprocher des contrées si isolées et si peu
peuplées ? Plusieurs éléments de réflexion nous sont parvenus au gré des
rencontres et des discussions avec les habitants, qu'il nous semble
intéressant de partager avec vous.
Dans
les années 1990, le général Pinochet ordonna d'entreprendre des travaux
pharaoniques pour que cette route de 1240km puisse voir le jour.
Pourquoi ? Simple folie des grandeurs du dictateur pour qu'il marque son
empreinte ad-vitam sur le Chili ? Avait-il des intérêts cachés ?
Mais tout d'abord qui sont ces habitants qui vivent dans cette région ?
Les
communautés rurales indigènes chiliennes sont des descendantes des
mapuches (peuples des terres). Ils constituent le dernier peuple
originaire du Chili, avant la colonisation par les espagnols.
Aujourd'hui les mapuches représenteraient 10% de la population
chilienne. Ils sont malheureusement peu intégrés socialement, vivant en
retrait, grâce à l'exploitation de leurs terres et de leur bétail, ils
sont plutôt pauvres. Des mouvements de manifestation des mapuches ne
sont pas rares pour revendiquer leurs droits. Ils bloquent alors souvent
une route ou un accès stratégique pour se faire entendre, dans le but,
entre autre, de récupérer des terres dérobées dans le passé par les
espagnols.
Pour
le reste, les Chiliens des classes moyennes et aisées vivent
aujourd'hui en se référant au modèle américain. Un accord de libre
échange a d'ailleurs été signé avec les Etats-Unis favorisant
l'importation de produits des US. Alors évidemment les voitures
"idéales" sont ces énormes pick-up américains, et les vacances des
chiliens aisés sont d'avantage tournées vers Miami que vers la Patagonie
sauvage et peu développée...
Vous
avez vu nos photos sur les précédents articles, qui illustrent le
caractère on ne peut plus sauvage de la Patagonie. Cependant un élément a
tout de suite retenu notre attention dès le début de la traversée de la
Carretera Austral : la quantité d'arbres morts, et la végétation très
jeune. Nous avons mené l'enquête et voici l'explication de ce spectacle
désolant.
Depuis
l'arrivée des colons européens en Patagonie au début du XXe siècle, les
grands espaces ont fait rêver et ont suscité beaucoup de convoitises
pour des projets plus ou moins farfelus. Par exemple dans les années 50,
les colons ont voulu transformer ces grands espaces de forêts en de
grands prés pour faire de l'élevage intensif de bétail. Ils ont alors
mis le feu à la forêt pour se débarrasser des arbres et finalement un
incendie immaîtrisable s'est propagé sur des centaines de kilomètres et a
duré 15 ans... Oui, 15 années... Voilà pourquoi depuis au moins Cerro
Castillo jusqu'à Villa O'Higgins la végétation est particulièrement
jeune et des milliers de troncs d'arbres morts complètent le tout...
Spectacle bien triste suite à ce projet peu réfléchi qui a laissé des
traces indélébiles pour plusieurs longues décennies...
Aujourd'hui
les "conquistadors" n'existent plus, ou plus exactement ils sont
différents. En effet, ils ne viennent plus par la force, mais avec les
poches pleines. Ces grands espaces patagons sont aujourd'hui à vendre,
devenant ainsi une source de revenus faciles pour les locaux. Des
milliers d'hectares sont ainsi achetés par différents richissimes
étrangers. Quelles sont les motivations de ces acheteurs ? Des fantasmes
d'accès à la propriété de grands espaces vierges ? Des placements
d'argent ? Des spéculations stratégiques ?
Nous
ne pensons vraiment pas avoir des allures de milliardaires quand nous
nous promenons, pourtant au détour d'une balade nous nous sommes quand
même vus proposer d'acheter 5000ha du côté de Villa O'Higgins !?! Nous
avons simplement halluciné ! En clair, tout le monde peut avoir accès à
ce genre de proposition... Florent Pagny a par exemple investi côté
argentin, comme beaucoup d'autres. L'ex-grand patron de The North Face
tient la palme de la démesure puisqu'il détiendrait un terrain de plus
de 1000km de long côté chilien et argentin ! L'équivalent d'un pays
entier ! Ce dernier est d'ailleurs à l'origine de parcs "nationaux" à
plusieurs endroits : le parc Pumalin au nord de Coyhaique et le parc
Patagonia vers Cochrane.
Les
acheteurs sont loin d'avoir tous une fibre éthique très prononcée,
alors que feront-ils de leurs achats et de leurs rêves dans le futur ?
Les traces de l'incendie rappellent sans cesse que la nature est fragile
devant l'inconscience humaine... Que deviendra alors cette belle
Patagonie ?
Mais
revenons à la Carretera. Aujourd'hui la route prévue initialement est
terminée, enfin la "piste" plus exactement est achevée. La liaison entre
les villages mapuches isolés est faite, des lignes de bus plus ou moins
fréquentes permettent les déplacements des habitants. Certes ce n'est
qu'une piste de tôle ondulée sur la quasi intégralité, et on ne peut pas
toujours se croiser de front, mais vu le faible nombre de véhicules
quotidiens, il n'est vraiment pas gênant de devoir ralentir ou de
s'arrêter pour se croiser. Mais alors pourquoi tant s'obstiner à
dépenser encore des millions pour élargir cette piste et la goudronner
en intégralité ?! La raison est assurément ailleurs...
Ces
raisons sont vraisemblablement à chercher du côté du classique
triptyque gagnant : "politique - économie - énergie". En effet la
Patagonie regorge de réserves naturelles importantes : minerais et eau
principalement, qui, si elles étaient exploitées, feraient du Chili une
puissance mondiale de tout premier plan. Alors la politique chilienne
voit clairement des intérêts économiques à exploiter ces réserves
naturelles colossales.
Des
mines ont vu le jour ces dernières années suite à la découverte de
filons d'or, d'argent, de zinc... Et des prospections sont bien sûr en
cours un peu partout dans les environs de la Carretera Austral.
Mais comment exporter ces minerais ?
Par
camion ? Aujourd'hui l'état de la piste ne permet pas d'envisager
sereinement ces transports, il faudrait l'asphalter et l'élargir...
C'est justement ce qu'il se passe actuellement...
Par bateau ? Il
faudrait construire un port bien plus proche que celui de Puerto Montt.
Par exemple au fond de la vallée Exploradores ?! Vous vous souvenez vers
Rio Tranquilo ? Ce qui expliquerait la création de la piste dans cette
vallée improbable en 2013 et ce pont actuellement en construction au
voisinage des sept habitants jusque là si tranquilles... Voici une
raison plausible qui expliquerait la poursuite de ces travaux
pharaoniques.
Une
autre ressource précieuse de la Patagonie suscite également
d'importantes convoitises : l'eau. Avec ces glaciers gigantesques et ces
cours d'eaux sans fin, l'eau semble être une ressource inépuisable par
ici, alors qu'elle est si rare et tant convoitée sur d'autres points du
globe... Des projets de barrages hydroélectriques gigantesques sont dans
les tiroirs, attendant le feu vert des politiques pour engager ces
travaux titanesques. Par exemple un barrage sur le Rio Baker
impliquerait d'engloutir des villages et de déplacer la population afin
de créer un gigantesque lac artificiel. L'idée derrière ce projet est
très certainement d'avoir de l'énergie électrique moins chère et propre
pour le pays, disponible en grande quantité, notamment pour alimenter
les régions minières du nord du pays, particulièrement énergivores.
Comment ? Via des lignes électriques qui suivraient la Carretera Austral
? Ce n'est qu'une supposition, mais le chemin serait déjà tout tracé...
Mais
pour réaliser ces projets hydroélectriques il faut l'accord de pas mal
de protagonistes : les locaux qui ont le choix ou non de vendre leurs
terres, les municipalités, les multinationales qui se battent pour
décrocher le marché des mines et des barrages, les écolos qui veulent
préserver ces grands espaces vierges, le potentiel touristique...
Impossible de contenter tout le monde, mais l'avenir de la Patagonie se
joue clairement en ce moment, et c'est là qu'interviennent la politique
et les négociations à court et long termes... La dictature de Pinochet a
laissé des traces, la corruption est encore bien présente, alors tout
est loin d'être rose...
Quid
de la volonté politique du Chili de préserver la Patagonie ou
d'exploiter le magot sans limites ?! Beaucoup de locaux sont pro
Pinochet par ici, sans doute après avoir vendu leurs terres à prix d'or
pour que la Carretera puisse voir le jour. Ils voient ce projet comme
une opportunité financière, et une opportunité certaine de
désenclavement.
Les
petites municipalités locales, et les locaux n'ayant jamais visité
d'autres terres que celles qui les entourent n'ont sans doute pas
suffisamment de recul pour percevoir l'importance de ces enjeux.
Peuvent-ils avoir du poids face au gouvernement chilien ? Face aux
multinationales d'exploitation de minerais et de barrages ? Pour peser
dans la course à l'énergie du pays ? Quelle tâche énorme ils ont à
mener... On voit souvent des autocollants "Patagonia sin represas" pour
montrer une résistance à ces projets de barrages hydroélectriques.
Jusqu'à quand les projets seront-ils repoussés ?
Enfin
un dernier point pour compléter l'ensemble des enjeux inhérents à cette
Carretera Australe : le tourisme. Cette route magnifique génère
automatiquement une arrivée massive de touristes de décembre à mars,
apportant de l'argent facile à la population (hôtels, excursions...).
Mais cette explosion touristique est gérée de manière anarchique et
désordonnée : aucune formation, aucun recul pour canaliser cette
affluence, aucun système de retraitement de l'eau à grande échelle...
Les cabanas (type de logement le plus fréquent) envahissent les rues et
les villages grossissent à vue d’œil... Ces villages autrefois si
tranquilles et paisibles vont connaître ces prochaines années une
explosion démographique non négligeable. Nous faisons partie de ce flot
touristique et sommes les premiers heureux d'avoir pu découvrir ce lieu
sublime, mais nous craignons simplement une mauvaise gestion de l'armée
de ce tourisme de masse...
Alors
voilà cette Carretera Austral est somptueuse, elle nous en aura mis
plein les yeux par les merveilles naturelles sauvages traversées et
quasi encore intactes aujourd'hui. Mais ne perdons pas de vue que le fin
mot de l'histoire est bien ailleurs. C'est bel et bien l'intégrité de
la Patagonie qui est en jeu en ce moment. En attendant de futures
décisions pour le sort de cette belle Patagonie, jour après jour le
bitume progresse, et les pelleteuses élargissent encore et encore la
Carratera Austral...
La bise réaliste...
Nous avons parcouru cette route de Puerto Aisen à Villa O'Higgins


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire